Paul Crépillon. In memoriam : d'un ami à un ami, par Maurice Lantier

Paul Crépillon nous a quitté à la veille de Noël 2016. J'ai eu le bonheur de connaître Paul Crépillon. C'était un homme charmant qui savait écouter, vous guider, vous conseiller et vous confier ce qu'il savait. Il vous entraînait. C'était un pédagogue. La veille de sa disparition, il me faisait parvenir une anecdote de sa vie professionnelle : il me savait intéressé par les destins de nos instituteurs ruraux qu'il avait été. Paul Crépillon était un homme cultivé, un érudit doublé d'un humaniste. Professeur de lettres et d'histoire, ses contributions étaient toujours attendues tant elles étaient pertinentes, documentées et toujours référencées. Membre de plusieurs sociétés savantes, il avait, en 1973, présidé la Société des antiquaires de Normandie sous la direction de Marcel Baudot, Lucien Musset étant secrétaire et Marie-Josèphe Le Cacheux, secrétaire adjointe. Auteur de plusieurs articles qu'il avait confiés à la Revue de la Manche, il était normal de lui rendre hommage. Qui de mieux placé que son ami Maurice Lantier pour rendre cet hommage d'amitié ? Yves Marion

 

 

A la mémoire de Paul Crépillon (1919-2016)

 

1) D'une carrière à l’autre

 

Le lendemain de Noël 2016, alors que, dans bien des familles, les enfants s’éveillaient dans une ambiance festive, le Professeur Paul Crépillon s'éteignait, étouffé par un refus cardiaque. Ainsi disparaissait, après des mois et des mois de souffrances diverses, diurnes et nocturnes, un de ces historiens des XX et XXIèmes siècles, qui apportèrent le meilleur d’eux-mêmes à la découverte du passé manchois, tout en communiquant la passion de l’histoire à des centaines d’élèves.

 

Né le 15 novembre 1919, à Cherbourg, où ses parents ne restèrent que huit mois, il partit pour Avranches, ville qu'il affectionna par la suite. Très tôt, son maître décela des facultés pour l'étude. Ni son père, qu’il perdit à l'âge de 4 ans, ni sa mère, qui n’avait guère fait d'études, mais lui inculqua de bénéfiques règles de vie et l’art de la lecture, ne pouvaient l’aider dans la voie intellectuelle. Lorsque arriva le temps de l’orientation, à Paul, pupille de la Nation, car fils d’un grand blessé de guerre, on lui fit passer le concours de Bourses plutôt pour le Lycée que pour l'Ecole primaire supérieure de Granville (où la cantine était, paraît-il, détestable ; or il avait été malade de la Typhoïde, dans sa première enfance). L’avis de son maître- car il réussit brillamment au Certificat d’études- confirma ce choix- à moins qu'il ne le décidât. L’avenir montra qu’il avait eu raison.

 

Son appartenance à la Classe 1939(2), lui valut d’être conduit jusqu’à Angoulème. Là, explique-t-il, « fait prisonnier le jour de l’Armistice, 25 juin 1940, mais l’acte déjà paraphé, je fus avec 5 ou 6 000 autres envoyé en Zone libre (Limousin) ». C’est sans doute au cours de ces déplacements qu'une bombe frappa son wagon, à l'arrêt, et le blessa au pied. Reconduit à Cherbourg (donc en Zone occupée) blessé, il ne fut pas expédié en Allemagne, mais il demeurait captif, et confié à une formation paramilitaire allemande : l'Organisation Todt. Service - en apparence civil - mais chargé de toutes les fortifications de guerre.

 

Ses Mémoires, rédigées à partir du retour, sont souvent pittoresques : « Or donc j'étais terrassier ». « Je savais pour l 'avoir parcourue en tous sens, le marteau à la main, que la Hague est un paradis pour le géologue, mais, travaillant depuis quelques jours en mauvais terrain, j 'avais dépassé 30 cm, elle pouvait être un vrai purgatoire pour les terrassiers. Et même si l'on y regarde bien, les Bêcheurs de Míllet ne vont pas au-delà d 'un fer de bêche, alors que nous descendions à 70 cm. (…) Si encore les manches avaient été plus longs ! ».

 

La plus cocasse description remonte au 10 juin 1944 (peu de jours après le Débarquement). L'Organisation Todt est alors en exode. Paul Crépillon s'esquive discrètement et, à pied, rejoint Avranches démolie. Diverses occupations municipales lui laissent quand même assez de temps pour étudier. Il obtient des postes d’instituteur, intérimaire, stagiaire, puis titulaire. Sa situation étant assurée, il se maria alors avec Marie-Thérèse, une charmante institutrice (24 février 1945). A la rentrée de 1950, devenu licencié en Histoire, on lui confie le poste d’Histoire à l’Ecole normale de garçons de Saint-Lô.

 

 

2) Une prestigieuse ascension

 

C’est en ce même temps que, pratiquant la même discipline, nous nous rencontrâmes à l'issue de quelque réunion pédagogique. Puis Paul Crépillon vint à me parler des Archives départementales et à m'initier à leur fonctionnement.

 

Le service était alors installé dans le sous-sol de la future Préfecture, car « aucun terrain, dans une ville sinistrée à 95% n'avait été réservé pour une construction ultérieure ». Yves Nédelec, nouvel archiviste depuis 1954, ajoute à propos des premiers chercheurs : « Les trois principaux étaient M. Fernand Lechanteur, proviseur du Lycée Le Verrier, M. André Dupont, secrétaire général de la Société d’archéologie, M. Paul Crépillon, professeur à l’Ecole normale d’instituteurs ».

 

L'histoire locale fut pour moi une révélation, sur le plan professionnel et bientôt un lien, puis une reconnaissance envers mon nouvel ami.

 

Après Saint-Lô, Paul Crépillon continua en Ecole normale, mais de jeunes filles, logées à Jullouville . Il en a laissé une description pittoresque : « A la rentrée 55, comme il restait à faire quelques travaux au bâtiment de Coutances, où s 'était logée la Préfecture, nous sommes allés occuper le Casino de Coutainvílle, pendant le mois d 'octobre, et c 'est tout. La promo et les autres ont d 'ailleurs gardé un bon souvenir de ce mois où elles avaient la digue comme cour de récréation, la gym sur le sable, les sciences nat' dans les rochers. Pour pouvoir faire cours à deux dans la même grande salle, nous avions récupéré des filets qui, tendus à 30 centimètres environ, en deux rideaux, nous insonorisaient pas mal. Mais ils empestaient le vieux salin. Il y de plus malsain ». Puis les cours se donnèrent dans une ci-devant colonie de la région parisienne.

 

Le mois d’octobre 1957 le voyait muté à Caen, toujours en Ecole normale d'Institutrices. Il y resta jusqu’à la rentrée 1978. Bien avant, le 7 juin 1965, on vint lui apprendre que son fils aîné, Bemard, élève du lycée Malherbe, venait de périr en mer, entre Calvados et Manche, avec d'autre garçons de son âge.

 

Mon épouse et moi-même, également parents de trois enfants, ressentîmes cette terrible peine comme si c'était la nôtre.

 

Bien que Paul n’évoquât jamais, avec nous ce moment d'infinie tristesse, il ne cessa jamais d'y songer, réservant à son épouse son propre recueillement.

 

Avant que ne sonne l’heure de la retraite, il fut le premier de l'Académie à recevoir, la promotion exceptionnelle d’agrégé, réservée à un nombre très limité de professeurs ayant donné un enseignement de qualité et jouissant d’un certain charisme professionnel.

 

Il termina sa carrière au L.E.M. d'Hérouville, tout en assurant un service d'Inspecteur départemental adjoint. On lui proposa même le poste d’Inspecteur principal régional...à la condition de quitter le département de la Manche. C’était trop pour lui : tant de souvenirs, tant de culture, tant d'amitiés le liaient à ce département, ainsi que ses tombes.

 

Maurice Lantier

10 juin 2018

 

 

3) L'œuvre 

 

Bulletin de de la Société d’Archéologie et d'Histoire du département de la Manche

Tome 3, Fasc. 10, avril 1961 : Autour des « Nouveaux catholiques » du diocèse de Coutances

Tome 4, Fasc. 10, janvier 1962 : Vente des Biens nationaux dans le district de Coutances

Tome 6, Fasc. 21, janvier 1964 : Histoire de faux-sauniers dans l’Avranchin au XVIIIe siècle

Tome 9, Fasc. 33, janvier 1967 : Une forêt au pillage : la forêt de Néhou au début du XVIIIe siècle.

Tome 10, Fasc. 38, avril 1968 : Industrie en crise et cas de conscience à la fin du XIXe siècle : le travail du dimanche dans les papeteries de Brouains (1853-1862)

Tome 11, Fasc. 44, octobre 1969 :  Quelques aspects des XL heures sous l'épiscopat de Monseigneur Daniel (1853-1 862)

Tome 12, Fasc. 47, juillet 1970 : ambiances aurévillyennes :

1) Autour de Blanchelande   2) A propos d'un personnage épisodique de l’Ensorcelée : le garde Dagoury.

 

 

Le Viquet

 N°135.  Pâques 2002 : Les cimetières ruraux manchois au XIXe siècle

 N° 146. St Jean 2005 : Hommage à Charles Piquois (Vains et la Baie du Mont Saint-Michel ont perdu un de leurs fidèles amoureux)

 N°162. Noël 2005 :  Quelques « avernoums » glanés en Basse- Normandie (1926 à 2008)

Pâques 2009 : En complément aux « avernoums » de Base Normandie (une page omise dans l’article précédent), puis Ernest Hamel.

 

 

La revue de l'Avranchin

Tome XL, numéro 234, mars 1963 : Le casernement des troupes à Avranches, vers la fin de l'Ancien régime

Tome XLIII, numéro 246, mars 1966 : Un émule de Cartouche au XVIIIe siècle

Tome XLIV, numéro 252, septembre 1967 :  Frontières et mariages

Tome XLVL, numéro 259, juin 1969 : Deux victimes, en somme, du système de Law

Tome L, numéro 275, juin 1973 :  Cartouche et encore quelques autres

Tome L, numéro 276, septembre 1976 : A propos du sport dans l'Avranchin, en 1978

Tome LIV, numéro 293, décembre 1977 :  Actes de bienfaisance associée aux fondations pieuses 1801-1905 (Diocèse de Coutances et Avranches)

 

 

Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie 

Tome LVIII, années 1965-1966

a) Quelques exemples du désordre dans les esprits et dans les mœurs, au XVIIIe siècle, d'après les sources prévôtales.

b) Le gibier des prévôts et les cas prévôtaux dans la Généralité de Caen, de 1720 à 1789.

 

 

Paul CREPILLON.jpg

Paul CREPILLON à Équeurdreville, entre le 10 et 20 août 1939

 

 

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://sahmsaintlo.free.fr/index.php?trackback/34

Fil des commentaires de ce billet